Georges de la Jungle

GORGES HAPPY. Patron de La jungle, café-brasserie exotique, et de Lajungle Transafric, il était donc logique que, dans la rue Montmartre, il fût mieux connu sous le nom de Georges de la Jungle. Les habitants du quartier peuvent le voir sillonner à bicyclette son triangle de prédilection, rue d'Aboukir, rue d'Argout et rue Montmartre, dans son superbe équipage: chapeau vissé sur la tête et vélo recouvert de moumoute léopard.

Né au Cameroun, à Yaoundé, en 1966, Georges est en même temps un enfant du quartier, où il avait déjà, naguère, sa réputation de «petit Africain gentil, qui aidait les vieilles dames à porter leur cabas ». Sa vocation est apparue progressivement. D'abord le hasard, qui le fait s'embaucher comme barman dans un bistrot français du IIe arrondissement, pour gagner son argent de poche. Puis l'initiative qu'il prend, entre deux quiches lorraines, de cuisiner un poulet Yassa et de passer de la musique africaine. L'effet ne se fait pas attendre sur des clients ravis de pouvoir danser sur les tables en buvant du rhum. Et l'idée s'impose, avec évidence: ouvrir un « café exotique». Ce sera La Jungle, dans le IIe arrondissement, tout naturellement, à partir de l'ancien Lili Pute, racheté il y a cinq ans. La philosophie du lieu est celle de Georges lui-même: éviter le « black de chez black », comme dans les restaurants africains du XVIIIe qui donnent «l'impression intrigante d'être à l'étranger ». « Moi, je ne veux pas de démarcation Blanc/Noir », dit Georges. Dont acte : les tables zébrées de son café La Jungle, symbole d'une fusion où Blanc et Noir n'existent pas seuls, mais se confondent et se mélangent. Même chose avec La Jungle Transafric, ouverte à deux pas de La Jungle, rue d'Aboukir, le 3 août 2001, parce qu'il se sentait frustré d'avoir à refuser du monde... Cette nouvelle enseigne met en relief les disparités de l'Afrique sous toutes ses latitudes, des Antilles à l'Amérique, de la terre du Sahel à la canne à sucre. C'est le credo de Georges: « Donner à voir, donner à penser. Inspirer le respect GORGES HAPPY. Patron de La jungle, café-brasserie exotique, et de Lajungle Transafric, il était donc logique que, dans la rue Montmartre, il fût mieux connu sous le nom de Georges de la Jungle. Les habitants du quartier peuvent le voir sillonner à bicyclette son triangle de prédilection, rue d'Aboukir, rue d'Argout et rue Mont de l'autre. »

Le bouche-à-oreille aidant, il devient de plus en plus à la mode de venir goûter aux charmes de l'endroit et aussi à ceux, revigorants, du lait de panthère, spécialité de la maison à la recette jalousement gardée par le maître des lieux. La Jungle devient alors un lieu branché et couru que les talents les plus divers fréquentent.

Mon vieil ami Manu Dibango y a ses habitudes. Georges le décrit comme «un grand enfant sans façons», dont le rire sonore fait vibrer les vieux murs redécorés à l'africaine. Frédéric Taddeï passe avec Frédéric Beigbeder pour y concocter une émission nocturne et originale de Paris Première, Michel Field, dont la société est installée à deux pas, vient en voisin fumer sa pipe devant un petit rhum, Philippe Léotard y avait établi un de ses QG. Du même coup, et dans le sillage de Georges Happy, la rue d'Argout change de visage. L'ancien petit coupe-gorge renoue avec les commerçants : fleuriste, disquaire, épicerie américaine, puis, plus récemment, un nouveau restaurant. Une nouvelle vie que Georges appréhende à sa manière si particulière: « J'aime l'esprit village qui règne ici. C'est l'Afrique. Tout le monde se salue, s'entraide, mange ensemble. »

Deux anecdotes disent mieux que personne qui est Georges Happy, dans ses rapports aux autres et à lui-même. Dans sa petite chambre d'étudiant, il avait enregistré une cassette de trois quarts d'heure, dans laquelle il se définissait lui-même, ses goûts, ses principes, ses opinions. Tous les six mois, il écoutait la cassette, pour vérifier que ses prérogatives de «patron» ne lui montaient pas à la tête. «Je parlais de ma conception de la vie, ce que j'aime, j'aime pas, comment je voyais les autres, comment je me voyais, pour ne jamais m'écarter des idées premières qui m'ont poussé à faire ce truc. Ne pas oublier que ton employé est humain. Tu peux lui dire merci, même si tu le payes après. Maintenant, je ne la visionne qu'à chaque anniversaire. Le 30 octobre. » Les autres. Georges soigne et écoute ses clients de manière privilégiée. Voici une de ses rencontres: « Un client renfrogné, agressif, entre à La Jungle. Ces gens-là m'intéressent. Les autres, je les accompagne dans leurs joies. Mais là, lui, il a besoin de mes services. Je lui offre un cocktail. Un guerrier massai. Il le refuse. Je le bouscule un peu en disant que, s'il n'est pas un guerrier, je lui sers un jus de gonzesse. Le client le boit et m'invite chez lui après la fermeture. Je monte chez lui, rue du Mail, troisième étage. Il m'offre une boisson rance imbuvable. J'avais vu une corde au plafond avec un nœud dans l'escalier. Je lui raconte des choses gaies. Quand je suis reparti, il n'y avait plus la corde. J'étais heureux et j'ai continué à le voir régulièrement. » Comme une invite à persévérer dans son être: « Be happy ».

Georges prouve jour après jour que restaurateur ce n'est pas seulement un métier, mais avant tout une vocation : nourrir, c'est donner, se donner, c'est faire épouser la vie, la joie, le plaisir.


Passager des nuages

DISPARU en même temps que plusieurs bistrots pittoresques, un grand amoureux du quartier, ministre de la «Défonce», l'inoubliable Philippe Léotard. Il habita un temps avec Nathalie Baye la rue d'Argout, entre la rue Montmartre et la rue du Louvre. Il méditait, souvent sombre, à la terrasse du Café noir: je passais devant lui le matin en me rendant à mon bureau, frappé jour après jour par sa mélancolie.

Nous nous connaissions bien. Nous n'avions pas besoin de palabrer pour nous comprendre et nous entendre. Nous échangions un sourire. Nous étions, dans ces matins poussifs du Paris de l'hiver, deux amis silencieux, respectant en nous croisant nos solitudes respectives. Ainsi Beckett, sa vie durant, partageait avec ses plus proches amis de longs moments de silence, entrecoupés d'idées brèves. Le plus grand respect que l'on a pour autrui, c'est parfois de ne pas l'encombrer de paroles vaines. Les grands films sont souvent économes de mots.

C'est au 65, rue d'Argout qu'habitait Philippe Léotard, face au café La jungle. Vers 15 heures, il traversait la rue avec sa dernière compagne, Clara, « une fille très gentille, à la fois son amie, sa fille et sa mère », comme en témoigne Georges Happy, qui lui servait son « café » quotidien : un whisky-Coca, ou plusieurs. Souvent plusieurs. Au bout d'un moment, Georges devait lever le goulot, fermer le bouchon et ranger la bouteille. Définitivement. «Un dernier pour la route», disait alors Philippe Léotard d'une voix incertaine et rocailleuse. La route, c'est-à-dire un trottoir, une chaussée, encore un trottoir et trois étages... Mais cela peut être si long quand la tête est lourde. Georges se souvient l'avoir quelquefois ramené chez lui, au troisième étage du 65, rue d'Argout.

«Quand il entrait à La jungle, il récitait inévitablement la chanson du Congolais Zao "Ancien combattant". Contrairement à "Monsieur Cadavéré'", il récitait, il ne chantait pas. Il le faisait avec un rythme et un accent militaires, qui faisaient qu'on ne comprenait rien à ce qu'il disait. » Georges était loin de comprendre tout ce qu'il racontait, il témoignait simplement de son attention en opinant du chef, tandis que les clients avaient tendance à croire qu'ils parlaient africain ensemble. « Il possédait un véritable amour pour l'Afrique. C'était un voyageur qui avait vu, mais surtout aimé. »

Le témoignage de Charles, patron du Café noir, sis à l'angle de la rue d'Argout et de la rue Montmartre, est à la fois plus politique et plus intime. Les quelque quinze ans d'âge que la vie avait mis entre lui et Philippe Léotard ne les empêchaient pas d'avoir ces repères mystérieux, façonnés par l'histoire, qui sont communs à la même génération, cette solidarité intuitive d'idées et de vécu qui donnait à leur relation un caractère politique.

Il faut dire que l'attitude désabusée de Philippe Léotard tenait beaucoup à la présence de son frère François dans la politique professionnelle. Ce dernier y était méconnaissable. Il y avait un monde entre ce frère tel qu'il le connaissait et l'image que François Léotard donnait dans l'arène politique. Philippe Léotard ne comprenait pas: « Il n'était pas comme ça. » Ce manque de compréhension était aussi un refus de comprendre ces compromis qui lui apparaissaient comme des compromissions.

Donc, il n'allait jamais voter, car il ne pouvait accorder sa confiance à personne, et il n'ouvrait jamais un journal pour s'informer. Le manque de courage, voilà ce qui lui crevait les yeux: « Les politiques ne prennent leurs décisions qu'en fonction des sondages. » Pourtant, la politique restait une passion : il fourmillait toujours d'idées sur ce qu'il convenait de faire, jusqu'au niveau de la vie quotidienne du quartier. « Politiquement, ce qui l'emmerdait, dit Charles, c'est son frère. » À tel point qu'il pouvait faire preuve d'une certaine violence à son égard, comme un écho du dépit que lui causait son sentiment tenace de trahison personnelle. Ainsi, à propos des ennuis de François Léotard dans le Sud varois, et de l'énigme dite de «l'encornet»: « C'est bien fait pour sa gueule. Tu touches à la merde, elle t'éclabousse. » Ils se voyaient tout de même, car François faisait parfois l'ambulance pour Philippe: « Le secrétaire de François Léotard est passé quatre ou cinq fois dans le quartier pour donner un coup de main à Philippe quand il était dans la mouise. »

Si l'homme Philippe Léotard se définissait par ses blessures, il y a un nom qui revenait souvent sur ses lèvres dans ses conversations avec Charles : Nathalie Baye. Selon lui, c'était la fêlure secrète de cet homme, et aussi une des raisons - mais pas la seule - du « lent processus d'autodestruction » dont la vie de Philippe Léotard avait pris l'apparence, sous les dehors de l'alcool et de la cocaïne, auxquels il s'était brûlé les ailes.

C'est elle qui lui avait donné l'envie d'avoir des enfants ; mais, après La Balance, elle l'avait laissé pour lui préférer Johnny Halliday, dont elle aurait une fille, Laura. Philippe Léotard ne l'avait jamais vraiment digéré, et son amertume s'était donné libre cours... Il avait été jusqu'à en entretenir la femme de Charles, et en avait tiré une théorie un peu particulière: « Quand une femme est avec un mec bien, tu peux être sûr à 85 % qu'elle va se tirer avec le premier type médiocre qui passe et qu'il va réussir à lui faire ce que, toi, tu n'as jamais pu. » Le charme de cette théorie tient tout entier dans le « 85 %», où se lit à la fois la confiance perdue dans les femmes, mais aussi l'espoir que n'a jamais entièrement étouffé cette forme de misogynie.

Les souvenirs de Charles se concentrent pourtant moins sur la vie de Philippe Léotard que sur ses apparitions au Café noir. Tôt levé, il arrivait le matin, et rasé de près, sous peine d'une «engueulade» qui était devenue un jeu entre eux. Il se pliait de bonne grâce au jeu et à l'obligation qu'il impliquait. Ce qui ressortait, c'était sa grande politesse, son éducation, son sens pointu de l'analyse et son extrême aisance au café.

C'était un lieu fait pour lui : il s'immisçait dans les conversations des clients, prenait la parole au bond, allait de boutades en boutades, riait de tout et de rien. Il créait une ambiance « café du commerce» sans cette once de la vulgarité qui va parfois avec. Au contraire : des soirées de poésie restent et resteront gravées dans la mémoire de Charles. De jeunes gens disaient des poèmes en alexandrins, puis Philippe Léotard prenait la parole dans un silence complet. Il récitait alors, d'un seul souffle, les longs couplets des « Chants de Maldoror », ces poèmes en prose de Lautréamont.

Entre vingt-cinq et quarante minutes de poésie folle, et si jamais sa mémoire ne l'a trahi, c'est qu'il y travaillait tous les matins, en récitant de vive voix des poèmes, tout en se rasant. Il revenait toujours au chant

1. Titre d'une chanson de Zao, où il prononce ainsi le mot cadavre.